Date de publication : 08/11/2005.
Auteur : Mohamed H.
email : m_hammideche@yahoo.fr
By Night
Un
gros soleil orange finit de s'éteindre derrière le Murdjadjo,
dont la réverbération irise l'air de rouge pâle, de vert
profond...
Il ne fera bientôt plus chaud, un petit vent soulève des
tourbillons de poussière dans cette rue sans nom de faubourg
fraîchement nommé...
Une bande de mioches déguenillés tapent joyeusement dans un
ballon au beau milieu de la chaussée, des vieillards en blanc
défont le monde à même le sol, sur un tapis de paille. Ils
se lèvent, enfin se mettent à se lever, c'est laborieux,
s'appuyant sur le sol, sur eux même, l'un d'eux se redresse
finalement, vacille un petit peu, puis tend la main au deuxième,
le troisième, il ramassent le tapis, et s'en vont lentement,
vers la mosquée peut-être...
Une petite tache noire au loin dans le ciel, au vol brisé par
les courtes et violentes rafales de vent, un oiseau de proie
qui glisse sous le vent. Lentement il descend, c'est un sachet
noir, il est fauché dans son atterrissage languissant par une
grosse berline, qui slalome entre les nids-de-poule. Le
conducteur, un cul-terreux au bras gauche plus bronzé que son
homologue, invective les passants en klaxonnant. Il est de
ceux pour qui leur caisse à quatre roues passe pour
l'extension naturelle de leur être. Son copain descend la
vitre et balance une canette vide, ils rient comme des
malades, roulent à tombeau ouvert, et dodelinent de la tête
sur le succès du moment, une voix robotisée, une boite à
rythme, et un synthétiseur joyeusement braillard...ça y est,
ils sont en plein centre-ville, une occasion à ne pas rater
pour mettre sa sono à fond...
Rue Cavaignac, main droite sur le volant, il sort sa tête
pour glisser quelques mots à une blonde décolorée, qui
impassiblement, comme si de rien n'était continue de marcher
en se trémoussant à l'intérieur de sa Djellaba ...et puis
un bruit de métal. Elle tourne la tête pour voir: on a pété
un feu arrière au pauvre apprenti don juan, le péquenot sort
de sa bagnole gesticule, la femme fatale sourit et prend la
ruelle pour descendre aux Arcades.
Aux Arcades où elle croise de " vieilles " copines
de St. Pierre, elles s'embrassent en se jetant des regards
inquisiteurs, elles se demandent mutuellement l'état civil, médical,
social…pour voir les évolutions, les régressions, les
sujets des prochains racontars, on parle et on glousse, mais
la plus jeune des donzelles endimanchées s'impatiente. Une
fille plutôt avenante, malgré son déficit en contraction
des zygomatiques. Sapée en " académicienne " (à
noter que le terme " académicien " de désigne plus
les " Immortels " de l'Académie Française :
Senghor, Yourcenar, ou d'Ormesson mais ceux de la Star Academy
: Nolwenn, Hocine, et Jennifer…mais comme dirait quelqu'un :
on regarde " …mais, ça ne nous regarde pas "),
habillée donc, d'un jean vintage hyper élastique, un top
noir et rose, et des boucles d'oreilles de 13 cm de diamètre.
Elle dit que quelqu'un l'attend "à Loubet " elle
quitte alors la belle brochette de starlettes de trottoirs…
" À Loubet " où elle constate que la nuit tombée
n'a pas chassé les " riverains" qui n'habitent pas
là… Ah…l'Avenue Loubet, comment dire, réputée pour son
cadre naturel, sa végétation, ses arbres, ses immeubles, ses
entrées d'immeubles, ses cages d'escaliers, ses trottoirs, et
surtout …sa " faune " spécifique.
" À Loubet ", où un quinquagénaire désemparé
cherchant un concessionnaire allemand, tient un bout de
papier, interpelle un blondinet à la tignasse aérodynamique
qui sans ciller, puisant dans son dictionnaire français/arabe
lui sort un " Laynoub " débonnaire et assassin,
l'homme accuse le coup tant bien que mal, et lui dit qu'il
cherche l'Avenue Laarbi Tebessi. Le crétin nubile, secoue ses
250g de gel de droite à gauche pour dire que " c'est pas
ici "…
L'homme dépité, renonce à chercher encore, se dit que le
Front de Mer doit être vide à cette heure-ci et continue son
chemin vers la Mer…
Au terme de ses soliloques, il arrive au Square Bamako, et
constate avec stupeur que le Front de Mer manque de tomber
dans le port tant la foule y est grouillante et cafouilleuse,
il se décide à traverser, quand un " terroriste de la
route " manque de lui péter sa " tirelire-à-préjugé",
il arrive tout de même.
Laissant de côté ses préceptes qui lui faisaient dire qu'au
fond le Front de Mer était un boulevard d'Oran pour ceux qui
n'y habitaient pas… il est avec cette foule -il l'admet un
peu- qu'il a toujours un peu fuie qu'elle soit d'ici ou pas
d'ici, " ailleurs " n'est qu'un prétexte,
s'accoudant alors -lui aussi- à cette rambarde d'un vert immémorial,
il observe cette marée, cette multitude de corps, de têtes,
de visages : un jeune, un moins jeune, un fille en hidjab, un
gosse et sa grosse glace à la fraise, une bonne vieille
bouille mal rasée, un autre rasé de près, une vieille dame,
un barbu en " pantacourt ", une belle brune,
avenants, patibulaires, étranges et attendrissants… Il se
rappelle alors que celui qui avait dit qu'Oran tournait son
dos à la baie, avait aussi dit " A Oran comme ailleurs,
faute de temps et de réflexion, on est bien obligé de
s'aimer sans le savoir " … " Oran ainsi en période
de haute fièvre accueille en son sein tous ces destins cabossés,
ses artères ressemblent aux entrailles d'un joyeux ouragan,
qui aurait drainé sur son passage toutes ses âmes venues
s'oublier dans le bruit et la fureur. " se dit-il
Détachant son regard du double firmament noir de la mer et du
ciel qui se confondent, constellé d'astres navigants et de
rafiots étincelants, il constate qu'il n'y a plus beaucoup de
monde sur le boulevard.
Il se met dos à la mer, et regarde les voitures de ces "
noceurs en quête d'une bohème sans âge " qui s'en vont
peupler les bars et boîtes de nuit de la corniche…il lève
les yeux, et aperçoit cette stèle dressé à la mémoire d'
" inconnus " où un certain Moufdi Zakarya avait
inscrit " …d'une poésie qu'on psalmodie comme une prière,
ses exaltations venant des entrailles de l'Algérie… "
Une voiture passe, une musique, il reconnaît " Tutu
", Miles Davis…il se décide à rentrer chez lui,
" demain sera un jour nouveau ".
Mohamed Hammideche
Rédacteur
en chef des Blouses Blanches